À peine remis·es du festival We Love Green de la veille, direction l’adidas arena pour la date française du Body High Tour de FKA twigs. La Londonienne venait présenter sur scène son dernier né, Eusexua Afterglow, prolongement de son excellent troisième album Eusexua. La danseuse, chanteuse et productrice britannique a livré un spectacle total, aussi exaltant que maîtrisé, confirmant une évidence : sur scène, FKA twigs est devenue pop star, que ça lui plaise ou non. Récit. 

Par Mel Mougas

L’artiste n’a pas déserté les scènes hexagonales. L’année dernière, elle avait déjà franchi la Manche à trois reprises, d’abord pour un Zénith de Paris, puis en tête d’affiche du festival We Love Green, et enfin pour une performance plus intimiste au club FVTVR lors de la Fashion Week Printemps/Été 2026. Il y a pourtant toujours quelque chose d’un peu irréel à voir FKA twigs entrer sur scène.

Longtemps rangée du côté des artistes d’avant-garde et d’une scène indie un peu trop niche pour briller, Tahliah Debrett Barnett occupe désormais un espace beaucoup plus vaste, celui des grandes salles et des productions d’arena. Ce déplacement n’a rien d’anodin. Avec Eusexua, album inspiré par les scènes club de Prague, la chanteuse réalise son plus grand succès commercial et donne un nom à un état, d’euphorie, de sensualité, de liberté de faire corps avec soi et avec les autres. Eusexua Afterglow en propose la rémanence, ce qui reste après la transe, lorsque la sueur sèche et que le corps en veut encore.

Le Berghain ou Porte de la Chapelle ?

Lors des deux minutes de marche séparant la ligne de métro 12 de l’adidas arena, on observe le public, qui semble déjà appartenir à son monde. Défilent leather boots, semblants d’archives Rick Owens (créateur constamment loué par l’artiste), lunettes de soleil massives et piercings. Si on a presque l’impression de faire la queue au Berghain plutôt qu’à la Porte de la Chapelle, on se rend surtout compte que FKA twigs a réussi un pari ambitieux : celui de déplacer les cool kids de leurs clubs moites adorés le temps d’une soirée. En première partie, Yves Tumor, indétrônable figure du rock alternatif, occupe la scène timidement. Trois musiciens se lancent la balle sur scène et enchaînent trente minutes de show sans un mot pour le public, avec comme seul élément de scénographie le bonnet rouge du chanteur. Le quatuor quitte la scène presque en courant, sans dire au-revoir. Move de rockstar ou de connard ? Charli xcx, à toi de nous dire.

Une pop star d’arena, mais toujours alien

Le show s’ouvre sur une image de vulnérabilité presque biblique, FKA twigs interprétant “mirrored heart” sur un lit, tout de blanc vêtue, un clavier posé près d’elle. On pourrait craindre la démonstration trop froide. Or, c’est précisément l’inverse qui advient. Très vite, avec l’arrivée des danseur·ses, le spectacle se déploie comme une orgie céleste, où le lit devient autel, la scène terrain de combat, et le corps unique instrument capable de relier les deux.

Puis “Drums of Death” presse le pas. Les corps se durcissent, la chorégraphie devient mécanique, presque martiale. FKA twigs traverse physiquement ses morceaux, ne se résignant jamais à la simple interprétation. On le lit à travers chaque respiration audible dans son micro. La comparaison avec Madonna, souvent convoquée depuis Eusexua et ses échos à Ray of Light, trouve ici une réponse moins évidente qu’attendu. FKA twigs n’est pas une grande prêtresse pop qui domine tout depuis le centre. Elle est plus étrange, plus fuyante, parfois volontairement indiscernable au milieu de sa troupe. C’est une nouvelle forme de pop star, pour qui briller ne signifie pas être seule sous la lumière, mais entourée de ses pairs.

FKA twigs
FKA twigs à l’adidas arena © Nicko Guihal

Le corps comme instrument

On comprend ainsi rapidement la colonne vertébrale du show Body High : l’absence radicale de hiérarchie entre FKA twigs puis celles et ceux qui l’entourent sur scène. Les danseur·ses ne sont pas de simples exécutant·es. Iels chantent, jouent, manipulent, portent, accompagnent, deviennent parfois les véritables centres de gravité du spectacle. “Il en faut beaucoup pour faire ce show, vraiment”, lance Pablo, danseur de la tournée originaire du Val-de-Marne, à qui l’artiste a laissé la parole lors du concert. Mêmes couleurs de cheveux, mêmes corps luisants, mêmes tenues, à plusieurs reprises, on peine presque à discerner Twigs dans la masse. Ce flou n’a rien d’un hasard. Il dit quelque chose de sa vision, faire communauté n’est pas un slogan, mais une réflexion sur la manière de construire un spectacle.

La virtuosité, elle, lui revient de plein droit. Pole dance, sabre, dips, chorégraphies millimétrées, notes tenues sur le fil, Twigs rappelle qu’elle est autant musicienne qu’athlète. Cette technique ne tourne pourtant jamais à la simple démonstration. Sur “Cellophane”, son second seule en scène (l’autre étant du « Eusexua »), elle suspend le temps. En presque dix minutes, elle captive l’entièreté d’un public religieusement silencieux. Pour ce dernier tableau, sa voix de tête brillamment maîtrisée devient son seul instrument, nous laissant avec l’image d’une artiste au sommet de son art.

Illustration pour FKA twigs
FKA twigs à l’adidas arena © Nicko Guihal

Penser le contre-culturel

Le moment le plus électrique de la soirée arrive lorsque FKA Twigs déplace le centre du show. Sur “Sushi”, l’adidas arena se réveille comme à aucun autre moment. La scène ballroom parisienne entre alors dans la salle, portée par Gisele Revlon, Alaïa Miake Mugler, Axoo Prodigy, Riley Revlon, Chachou Miake Mugler, Cheeky Balenciaga et Mackenzie Prodigy à la danse, Fantasy Revlon au micro et DJ Missy da Kunt aux platines. L’engouement est immédiat, presque démesuré. Il dit au moins deux choses : son public est résolument queer, mais aussi que la ballroom s’est désormais largement inscrite dans l’imaginaire mainstream. Ces performeur·sees, recruté·es exclusivement pour cette date, recréent l’ambiance d’un ball lors d’une exceptionnelle démonstration de voguing.

La nuance est importante, FKA twigs ne rend pas seulement hommage à cette scène. Elle y prend part, tout en laissant la place à celles et ceux qui la font vivre. “C’est une expérience incroyable, j’ai vraiment apprécié ce moment. Surtout en ce mois de Pride, ça fait du bien de représenter la communauté et d’ y aller à fond. Représenter la ballroom dans ce genre d’évènement, cest ouf”, nous confie Mackenzie Prodigy. FKA twigs montre que la ballroom n’est pas un musée, mais une pratique, une pensée, une fête, une technologie communautaire. Pas étonnant, donc, pour une artiste qui insiste autant sur cette notion. Apprendre de la ballroom, c’est avant tout comprendre ce qu’elle prêche : entraide, acceptation et libération. Dans une industrie où le subversif est souvent absorbé puis vidé de son sens, FKA twigs tente ici une autre logique, capitaliser sur le contre-culturel, certes, mais aussi se laisser transformer par lui, en reconnaissant son rôle pratique et théorique dans la réflexion de ce que peut être une communauté.

Illustration pour FKA twigs
FKA twigs et les danseur·ses © Nicko Guihal

Elle parle de Body High comme d’un terme dont elle ne saisit pas encore entièrement la portée, mais dont le centre serait l’apprentissage par le partage, l’amour, la liberté d’être et de ressentir. Elle évoque le “craft-swap” à l’œuvre dans sa troupe, avant d’inviter un danseur à chanter avec elle, après avoir découvert sa voix pendant les répétitions. Toute cette démonstration technique et artistique pose néanmoins une question : comment accéder à l’Eusexua ? Comment passer de spectateur·ice à participant·e ? L’artiste n’en donne pas vraiment les clés. Si cette liberté radicale, portée par sa musique comme par ses chorégraphies, fascine, on peine parfois à s’imaginer y prendre part. “C’était magnifique, j’avais l’impression de regarder un film, livre une fan à la sortie du concert. Un film indéniablement bluffant, mais qui laisse parfois le public du mauvais côté du quatrième mur.

Tantôt angéliques, tantôt cavalier·ères de l’apocalypse, FKA twigs et sa troupe on fait de l’adidas arena un lieu de friction entre extase et douleur. Elle est sensuelle, euphorique, mystique, quelque part entre le club, l’église et le ring.

Par Mel Mougas