Sonia Calico, Aisha Devi, HYPH11E, Dis Fig… Ces noms d’artistes asio-descendant·es sont consignés dans une base de données française, fondée en 2025 par Laeti Muong, lassée de devoir chercher à la loupe des voix qui lui ressemblent dans la musique électronique. Depuis, Asian Core a répertorié près de 300 artistes FLINTA asio-descendant·es naviguant dans les scènes expérimentales, et n’a pas prévu de s’arrêter là.

Par Louise Grossen 

Eh j’parle pas tching tchong tchang tching tchang / joue la folle dans ma chambre”, c’est un refrain de 2016 que l’on doit à PNL (dans le morceau « Tchiki Tchiki », sur un sample de Ryuichi Sakamoto librement usurpé) et qui nous a fait saigner les oreilles. La même année, Kaaris confond les dialectes chinois et japonais dans « Chaos » : “Je parle pas chinois, pas de Konnichiwa (konnichiwa étant un mot japonais pour dire “bonjour”). Peu après, on a pu entendre l’Algérino parler d’une femme thaïlandaise : “elle va te tching tchang tchong” dans son morceau « Les Menottes ».

À l’hiver 2025, GIMS diffuse un teaser dans lequel il apparaît coiffé d’un chapeau conique et vêtu d’un kimono pour célébrer le Nouvel An chinois. Une mise en scène qui amalgame allègrement plusieurs cultures séparées par des milliers de kilomètres, comme si le continent le plus vaste du monde tenait dans une malle à déguisements. Mais ces clichés ont de la bouteille.

En 1966 déjà, Charles Trenet chantait « Le Chinois » — portrait d’un commerçant sournois, voleur, assassin, fumeur d’opium, adorateur de Bouddha. “Il a même le teint jaune cet homme-là / Méfie-toi, c’est un Chinois.” Soixante ans plus tard, outre-Atlantique, l’ex- candidate de The ApprenticeJennifer Murphy excelle en sortant « I Want to be Neenja », performée avec une prosodie asiatique caricaturale, avant de se défendre en invoquant ses amis asiatiques. Bravo les champions.

En France, le racisme anti-asiatique a longtemps progressé masqué. Et, l’industrie musicale, même dans ses franges les plus alternatives et supposément éclairées, n’a pas fait exception. Pourtant, “les Asiatiques de l’Est et du Sud-Est vivent en France depuis cent cinquante ans”, explique l’autrice et journaliste Linh-Lan Dao dans son ouvrage très documenté Vous, les Asiates, enquête sur le racisme anti-asiatique en France.

Ils et elles sont aujourd’hui près de 660 000 en France (migrants et descendants), « soit près de 1% de la population française », rappelle-t-elle. Mais dans les clubs, les festivals, les salles de concert, les artistes asio-descendant·es sont quasi absent·es des programmations — à moins de jouer le jeu de la curiosité exotique et de sonner assez “asiatique” pour satisfaire la projection de ceux qui délivrent les cachets. C’était sans compter le travail de Laeti Muong.

Illustration pour Un Peu Noir__7(1)
© DR© DR

De Louise Chen à la data base

Fille de réfugiés politiques cambodgiens et thaïlandais qui ont fui les Khmers rouges, Laeti Muong a grandi en Auvergne avec une double culture : “Une éducation imprégnée de bouddhisme et de traditions khmères d’un côté, une injonction à l’assimilation française de l’autre. J’ai eu une longue période de rejet de mes identités asio-descendantes ”, confie-t-elle. Disparaître dans la masse, surtout, ne pas faire de vagues. “À la télévision française, personne ne me ressemblait. Ou alors dans des postures caricaturales, dégradantes ou hypersexualisées”, se remémore la fondatrice de Asian Core. “La première DJ asiatique que j’ai vue, c’était sur Blogspot. C’était Louise Chen avec « Girls Girls Girls », leurs soirées au Social Club.

Alors qu’elle commence à fréquenter les clubs parisiens et à travailler dans la musique, elle dresse le même constat amer : peu de visages lui ressemblent sur scène. Elle part alors à la rencontre de ses pairs, une question simple en poche : est-ce moi, ou bien nous sommes invisibles ? “Beaucoup me répondaient que c’était la première fois qu’on les abordait pour en parler”. Puis naît un formulaire, dans lequel elle les invite à consigner des noms d’artistes asio-descendant·es.

Dans un premier temps, une vingtaine de noms reviennent, puis le dossier s’étoffe, “et après, je me suis emballée”, s’amuse Laeti. Aujourd’hui, Asian Core recense environ 300 artistes répertorié·es dans 33 pays différents, une plateforme en ligne avec un espace d’écoute en continu, des événements, des workshops, une résidence sur la webradio Rinse FM, et des interventions de sensibilisation lors de panels. En quelques mois, Laeti a fondé, seule, une infrastructure politique, construite à l’intersection de l’épuisement et de la conviction.

Ce n’est pas parce que t’es asiatique que tu vas atterrir dedans

Là où la Black Artist Database — initiative précieuse née en 2020 après le meurtre de George Floyd — a fait le choix d’une logique participative et ouverte, Asian Core pousse un cran plus haut, en proposant un espace curaté et éditorialisé, où chaque artiste est choisi selon une sensibilité artistique précise. “Il n’y a rien de plus humain que le communautarisme, on le voit avec les syndicats, ça permet de s’organiser et de demander la reconnaissance de ses droits”, rappelle l’historienne Esther Cyna dans le livre de Linh-Lan Dao.

Et si la data base se concentre à la mise en avant d’artistes FLINTA (femme, lesbienne, intersexe, non-binaire, trans et agenre) asio-descendant·es, c’est parce que la réalité s’est vite chargée de la convaincre. “Lors d’une version test, un artiste masculin cisgenre y a été ajouté. Il a fallu peu de temps pour que quelqu’un le signale comme agresseur. Si j’enlève les mecs cis hétéros, je m’évite ce type de modération, statistiquement”, raille Laeti.

On entre dans Asian Core comme on déplie une carte dont on ne connaît pas encore les paysages sonores. Les coordonnées sont là (pays, continents, genres, ambiances), mais on ignore encore quelle contrée on finira par explorer. On coche « mystic », « cyborg », « experimental », « live », « Suisse » — et on atterrit sur Aïsha Devi. On sélectionne « Taiwan », « breakbeat », « footwork », « amen break » — et Sonia Calico apparaît. On tape « bizarre », « gabber », « traditional vietnamese instrument » et il est déjà 2h du matin.

Illustration pour 5
© DR© DR

Avec la passion vient la responsabilité

Lorsque Laeti annonce à son père vouloir travailler dans le secteur culturel, la nouvelle le liquéfie. “Il l’a vécu comme quelque chose d’effrayant. Il disait que c’était hyper dangereux, que je risquais ma vie. Je lui ai répondu : « non, mais tranquille, je vais juste bosser pour des festivals à Paris. » Ce qu’elle mesure alors, c’est le poids de ce qu’il transporte. Entre 1975 et 1979, les Khmers rouges ont fait du génocide culturel une politique d’État.

Artistes, intellectuels et musiciens étaient exécutés, la culture n’étant pas un métier, mais une cible. “D’ailleurs, pour la fête de l’Humanité, ce qu’il a retenu, c’est que c’est une fête de communistes, et que les communistes, ce sont ceux qui ont tué mes grands-parents.” Cette donnée s’est ensuite déposée dans chacun des choix de la programmatrice, qui confie aborder son travail avec beaucoup de passion, “mais aussi une certaine lourdeur, de tout ce que ça contient comme histoire et comme projection possible. Chaque musique qu’on écoute est empreinte d’une histoire qui nous est bien antérieure. Vient avec ça une part de responsabilité.”

Illustration pour IMG_8755
Laeti Muong © DR

Tokénise-toi toi-même

À ce bagage s’est ajouté peu à peu une dimension de lutte collective — et le refus d’une autre injonction, plus sournoise et plus française cette fois : celle de la minorité modèle. “Une injonction à être silencieuse, bien intégrée, non revendicatrice, bosseuse », explique Linh-Lan Dao. « Les personnes asio-descendantes en France ont longtemps été érigées en exemple d’intégration réussie, pour mieux stigmatiser les minorités arabes et noires. Sorte d’outil de division raciale habillé en compliment. Nicolas Sarkozy lui-même déclarait en 2010 que “les Français venus d’Asie, ou dont les parents sont nés en Asie, [font] partie des forces vives du pays, celui-là même qui menaçait, en 2005, de “nettoyer au Kärcher” la cité des 4000, ou bien estimait que l’homme africain n’était pas assez entré dans l’histoire », rappelle l’autrice.

Cette rhétorique a eu des effets dévastateurs sur la capacité à nommer les discriminations vécues. Comment raconter le racisme, quand on est censée être la minorité qui s’en sort ? Laeti l’a vécu sous sa forme la plus sournoise : le tokénisme — cette pratique qui consiste à faire des efforts symboliques d’inclusion vis-à-vis de groupes minoritaires dans le seul but d’échapper aux accusations de discrimination. “C’est encore plus violent quand ça arrive dans des milieux culturels et progressistes. Je pensais naïvement que c’était impossible que des personnes militantes, féministes, qui promeuvent ces valeurs, puissent faire preuve d’autant de violence. Quand j’ai voulu pointer du doigt que j’étais utilisée pour prouver que la structure est inclusive, ma parole était censurée, invalidée.

Illustration pour DSC00768
Laeti Muong © DRDR

On existait avant d’être trendy, et on existera après

Dès les années 1970, un exotisme extrême-oriental s’est affirmé en Occident — d’abord à travers les produits japonais (hi-fi, manga, optique), puis dans les années 2000 à travers la Corée du Sud. Le langage courant a fini par nommer la yellow fever, cette fétichisation raciale qui concerne en particulier les femmes asiatiques, systématiquement sexualisées et réduites à une esthétique importée.

Dans la musique électronique en France, ce fantasme semble nourrir une double injonction contradictoire : s’assimiler à la blanchité d’un côté, surperformer son identité asiatique de l’autre. “On attend de toi que tu joues des trucs asiatiques, de la Vina House ou de la folk japonaise… Que tes sets soient marqués par des territoires”. Comme si une artiste asio-descendante qui a grandi en Auvergne, biberonnée à la pop américaine autant qu’aux musiques de ses parents, n’avait pas le droit d’avoir une identité musicale complexe. “On existait avant d’être trendy, et on existera après”, assure Laeti Muong.

À lire aussi sur tsugi.fr : La scène hardcore japonaise célébrée dans ‘Manga Corps’

L’Asie, plus grand continent du monde, regroupe près de 48 pays répartis sur six régions géographiques. La Chine et le Japon, oui. Mais aussi l’Iran, le Bangladesh, le Kazakhstan, le Sri Lanka, les Philippines, l’Ouzbékistan… Parler de personnes asiatiques en France, c’est parler de réalités radicalement différentes, d’histoires coloniales, de langues, d’esthétiques musicales diverses.

C’est pourquoi Asian Core lutte pour sortir de cette vision réductrice. “Mais ce n’est pas facile, j’avais peur de moi-même tomber dans l’essentialisation de mes propres communautés.” La data base est construite pour éviter cela, en laissant les artistes définir elles-mêmes leurs mots-clés ainsi que leurs identités musicales et géographiques.

Nuits sonores, Le Sucre, Rinse FM : des rendez-vous IRL

Aujourd’hui Bruxelloise, Laeti n’oublie pas l’ado auvergnate qui cherchait des modèles sur Blogspot. “C’est pour ça que le format data base accessible partout, en français et en anglais, s’est imposé.” Mais Asian Core, c’est aussi de la sueur et des basses : le 29 mai, le collectif investit Le Sucre à Lyon avec Animistic Beliefs, To Van Kao et Feiyi — un line-up exclusivement FLINTA asio-descendantes, évidemment. L’ événement sera précédé d’un workshop DJ en mixité choisie à Hotel 71.

Par Louise Grossen