Qui a dit que la musique électronique sonnait nécessairement artificielle ? De sa naissance à aujourd’hui, des artistes redoublent de créativité pour rendre les machines et les logiciels organiques. Que ce soit en faisant du field recording, c’est-à-dire de l’enregistrement de sons environnants, en reproduisant des sons de nature, ou en créant des compositions qui établissent des analogies sonores avec la nature. Nous vous emmenons dans les fjords norvégiens avec Biosphere, à une échelle de ver de terre avec Rrose, ou encore dans un marais avec Kaspiann. Eh oui, vos tsugistes n’ont pas froid aux yeux, on espère que vous non plus !

Rrose 

Pas facile d’écrire sur la production de Rrose. Son œuvre est particulièrement riche et complexe. Dans son manifeste sur sa vision de la techno, iel explicite le fait que les fréquences et rythmes employés dans ce genre musical sont en fait des sons qui constituent des besoins anthropologiques de l’humain. Iel prend l’exemple des drones (bourdonnements), surtout caractéristiques de l’ambient. Les moines tibétains utilisent le médium de la voix pour produire ces sons à travers des tubes, produisant la même fréquence que les logiciels, depuis des millénaires. Pour iel, ce genre musical vient pallier une angoisse ontologique de l’humain. Iel prend l’exemple du battement de cœur : il ne suit jamais un rythme parfaitement régulier. La techno nous rassure, car son beat constitue une version idéalisée, améliorée et régulière de la vie. Selon iel, les pionniers de la techno de Détroit ont agi comme des prophètes qui ont découvert, codifié et développé quelque chose qui a toujours été essentiel à l’être humain. 

On comprend donc le terreau de son travail. Dans son album Please Touch, paru l’année dernière, ce manifeste prend tout son sens. On vous conseille très fortement d’écouter “Joy of the worm”, de bout en bout, dans un espace avec peu de stimulation sensorielle. Il y a fort à parier que vous passiez par une tempête interne de différentes émotions. Un bourdonnement intense, des percussions qui respirent et s’essoufflent, des fréquences très basses qui forment comme un éboulement, dans un mouvement lent et constant. Vraiment bluffant. 

Biosphere 

L’artiste norvégien fait de la nature son matériau de prédilection pour créer des abstractions électroniques, qui forment des analogies avec ce que l’on peut ressentir en pleine nature. L’album Substrata, paru en 1997, est à la fois pionnier et visionnaire de ce qu’est l’ambient encore aujourd’hui. Il est impossible, à l’écoute, de deviner que ce dernier a été créé il y a de cela presque vingt ans. L’artiste se sert de logiciels pour imiter des propriétés de la nature : lenteur, froid, espace… Les compositions y sont très lentes, planantes, atmosphériques. Il dit avoir imaginé ces productions en associant sa vision des fjords au-delà du cercle polaire.

Poa Alpina” se caractérise par des nappes sonores qui semblent se répandre comme de l’aquarelle sur du papier, avec de longs échos. Le titre est profondément méditatif et apaisant. Sur “Chukhung”, on croit entendre de la glace qui fond et des sons qui donnent la sensation que l’on a frappé dans des stalactites qui résonnent dans un écho cristallin. “Times when I know you’ll be sad” se compose de guitare, mais aussi de petits bruits qui semblent être de la grêle qui tombe sur une surface dure. Le titre porte très bien son nom, on sait déjà que l’on y reviendra quand on se sentira un peu mélancolique. “Kobresia” donne l’impression d’être immergé très profond sous l’eau. C’est un titre fondamentalement majestueux. 

Forest Swords 

Le compositeur britannique a de multiples casquettes musicales. Il est l’un de ces artistes qui fait de sa spécificité artistique son atout principal. Il a récemment composé une BO pour un film britannique acclamé par la critique : Wasteman. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est son utilisation du field recording. Sur Compassion, paru en 2017, Matthew Barnes mélange des textures numériques, des percussions, des voix, du saxophone ou de la guitare et des arrangements orchestraux. 

Le field recording donne une dimension vivante au projet. La plupart des éléments sont enregistrés avec l’application des notes vocales de l’iPhone. Cela rend les textures vraiment intéressantes. Il part de l’extérieur pour échantillonner des sons, puis quand il rentre dans son studio, il les transforme en nouvelle matière sonore. Cela donne des impressions de respiration, de végétation… La frontière entre son électronique et son organique devient difficile à percevoir. Certains considèrent son œuvre comme de l’organic electronica

Maoh 

Maoh ancre son art dans la culture guatémaltèque, plus précisément de Tikal, une cité maya qui a été l’un des grands centres politiques, religieux, économiques de la région. Dans une “story à la une” de son compte Instagram, il explicite la culture dans laquelle son travail s’enracine. Il raconte à quel point la spiritualité mésoaméricaine s’ancre dans l’agriculture et le maïs, encore aujourd’hui. Il aborde aussi le fait que les Mayas croyaient profondément au rapport cyclique de la vie : que rien ne nait ni ne meurt vraiment. Maoh fait donc un pont historique entre la culture mésoaméricaine et celle contemporaine. Cela fait l’essence de ses productions. 

Sa techno mentale et hypnotique s’ancre définitivement dans des percussions invoquant la transe collective, les rituels, la mythologie. Notamment dans son dernier EP, Seeds of Blight, paru la semaine dernière. Sur “First scent”, on y entend des voix mystiques couvertes d’un filtre. Elle surplombe des percussions entraînantes, qui s’emballent au fur et à mesure du track. En arrière-plan, on entend ce qui semble être des cris d’oiseaux. Sur “Voltān”, on entend aussi des oiseaux, des bruits spectraux, et des percussions très rapides. Tandis que pour “The Vessel”, on entend une voix qui semble répéter un mantra, sur des percussions galopantes. 

Kaspiann

La biographie Soundcloud de l’artiste finlandais a le mérite d’être explicite : “swamp music” (musique de marécage). Son identité sonore s’ancre dans la techno psychédélique, la dancemusic donc, mais avec une composante assurément organique. Sa musique grouille, vibre, crépite : c’est une véritable histoire au microscope qui se développe dans nos oreilles. C’est assez impressionnant car aucun son n’est véritablement organique. Pourtant, énormément d’images, de mouvements et même d’odeurs viennent à l’esprit en écoutant sa musique. Avis à tous les lutins, les fées et autres créatures fantastiques de la nature, voilà vos hymnes de rassemblement tout trouvés ! 

Prenons pour exemple son EP VALA 4. Sur “Sammalkämmen” (main de mousse) : des grenouilles semblent croasser, on pense volontiers à des insectes flotter sur l’eau, et un poisson pourrait se faufiler. Les beats rebondissants et lents caractéristiques de la techno psychédélique, avec des « bleeps » dansants, donnent envie de se mouvoir comme un·e troll en pleine incantation. Pour “Suohunaja” (miel de marais) : le track est ultra texturé, les basses profondes, et des percussions forment un environnement presque biologique. L’atmosphère y est humide et définitivement vivante. Ici et là, dans ces huit minutes de son, des chouettes semblent hululer et des branches craquer.