Le Back2Back, ou B2B, est aujourd’hui un incontournable de la programmation des festivals. L’exercice consiste à inviter sur scène deux (ou trois) DJ à partager le même set, chacun venant jouer un titre l’un après l’autre. Prisé par certains, critiqué par d’autres, le B2B apporte-t-il du neuf ou s’agit-il d’une simple tentative de marketing, conçue pour attirer les foules et croiser les publics ?
Article par Jean-Yves Leloup, à retrouver dans le Tsugi Magazine nº189 sur le Big Beat
Les festivaliers d’ici et d’ailleurs se souviennent parfois avec émotion d’un Back2Back d’anthologie, vécu au closing d’un événement, lors d’un face-à-face inédit entre deux légendes de la scène, ou au cours d’un DJ-set marathon. Le 27 février, à l’Alexandra Palace de Londres, le B2B entre Thomas Bangalter et Fred again.. a marqué les esprits. Le premier mêlait des titres de Prince, Caribou, Gil Scott-Heron ou Animal Collective à des versions rares ou inédites des Daft. Et le second venait y mixer ses propres titres, ainsi qu’une poignée de tubes, mainstream ou underground, issus de la bass culture britannique. Mais surtout, ce mix, réalisé à l’aide de quatre platines, d’un sampler et de boîtiers d’effets, semblait avoir poussé les deux musiciens et DJ à explorer une forme musicale au-delà des sets linéaires que l’on entend habituellement.
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À la même période, à Brest, lors de la dernière édition d’Astropolis l’Hiver, le B2B de Chloé et Ivan Smagghe témoignait quant à lui de la complicité des DJ français, capables d’emporter les danseurs dans un long set hypnotique, d’une rare intensité. Et l’on retrouve le même plaisir à jouer ensemble chez les DJ et productrices Marina Trench et Dylan Dylan, dont le B2B a conquis les publics d’une dizaine de festivals. La dernière édition des Nuits Sonores, comptait à ce titre près de vingt B2B, « un choix qui répondait à plusieurs besoins », selon son programmateur Pierre Zeimet.
« Le premier, c’est la rencontre entre artistes de la scène locale, artistes émergents et internationaux. C’était le cas cette année avec les rencontres entre Vel et Anetha ou Rødhåd et Tauceti. Cela nous permet de placer des artistes que l’on soutient à l’année (qui sont parfois des résidents de notre club), de les mettre au même niveau que certains grands noms et c’est enfin une bonne occasion pour que les agents et les programmateurs les découvrent. » À noter qu’il s’agit toujours d’un investissement financier important de la part des festivals qui doivent payer deux cachets (et ce, même si la plupart du temps, les DJ et leurs agents consentent à de petits efforts en termes de tarif).

Duel ou duo ?
Mais si le format du B2B (dont le nombre a largement augmenté depuis l’émergence de la scène post-Covid) essuie des critiques de la part de DJ, de professionnels et du public, c’est qu’il semble moins répondre à des impératifs artistiques, qu’à des impératifs de communication. « On ne va pas se mentir, poursuit Pierre Zeimet, le B2B répond aussi à un besoin d’affiche et de remplissage des salles. On essaye donc de créer des rencontres un peu exceptionnelles en réunissant des headliners comme par exemple les triple B2B, Âme, Solomun et Marcel Dettmann, ou encore Cassius, Myd et Bambounou, qui ont marqué l’histoire de notre festival. » À l’heure d’une concentration du secteur et d’une compétition entre les événements, les promoteurs imaginent aussi qu’il s’agit là du meilleur moyen de réunir deux fan-bases. Juliette Coste, bookeuse au sein de l’agence Super!, confirme que les promoteurs ont souvent dans l’idée « de doubler la vente des tickets », ce qui, selon elle « est loin d’être automatique ». « Les DJ qui jouent en B2B viennent souvent des mêmes communautés et, de plus, une bonne partie du public préfère venir écouteur leur artiste préféré en solo. » Au-delà de l’aspect promotionnel, certains dénoncent par ailleurs des sets bancals entre des artistes qui ne possèdent ni la même maîtrise technique ni le même bagage musical. D’autres dénoncent des batailles d’égo et des overdoses de bangers. D’autres enfin regrettent la dimension factice que peuvent prendre certaines performances dont certains DJ feignent sur scène, le respect, la connivence ou la camaraderie.
Mais, s’il peut exister des ratages, Pierre Zeimet préfère voir le côté positif de ces rencontres. « Il est primordial de mélanger les publics et les générations. Cette année on a fait un B2B entre la jeune HAAi et le vétéran Neil Barnes de Leftfield, une formation légendaire des années 1990. Cela pourrait paraître anachronique et pourtant, le set était génial, ils ont réussi à faire un mix hyper cohérent. Cela permet aussi de réunir et de faire découvrir des scènes musicales un peu différentes. Je pense par exemple au B2B entre Airod, une figure de la scène techno française actuelle, et DJ Physical, venu du breakbeat. »
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DJ et productrice, Miley Serious a bien conscience des qualités, et des travers, de l’exercice. « Je suis très exigeante sur le choix de l’artiste avec qui je vais mixer. Parfois, il n’y a pas d’alchimie et ça peut vite mal se passer et devenir un moment très gênant. Ou très long. (rires) Pour créer un échange, voire de la magie, il faut mettre les égos de chacun de côté, savoir comment manier le public et construire ensemble toute une histoire. L’expérience du deejaying est hyper importante dans ces cas-là. Mon plus beau souvenir du genre, c’est avec Laurent Garnier pour les trente ans du Rex Club. »
Pionnier de la scène électro française, et pionnier du B2B avec le trio Apollonia, qu’il fonde en 2012 avec Dyed Soundoroom et Shonky (suite à un set légendaire au Panorama Bar), Dan Ghenacia apprécie justement cette rencontre entre générations. « Je vis en ce moment deux belles histoires, avec Senc et Paramida, deux DJ bien plus jeunes. Le premier me fait penser à moi, quand j’étais au début de ma carrière. On a la même approche de la musique et on arrive tous les deux à avoir une énergie puissante tout en jouant des morceaux assez deep. Paramida est quant à elle dans une esthétique très différente, orientée italo-disco, mais je ne sais pas pourquoi, ça marche ! Elle joue des disques que je ne jouerais jamais et qu’elle me fait apprécier, et vice-versa. On est dans des univers éloignés mais finalement complémentaires, ça nous emmène dans des sphères où nous n’irions jamais. »
Âgée de 26 ans, la Française Belaria a déjà pu jouer avec des quadras et quinquas comme Boys Noize, Pedro Winter, The Hacker ou Laurent Garnier, un type de B2B qu’elle apprécie et qu’elle voit comme « un passage de relais entre générations, comme une manière de créer des ponts musicaux entre deux univers ». « Il y a un côté parrainage dans ce type de duo, reconnaît Juliette Coste de l’agence Super!, cela permet de donner une plus grande visibilité aux artistes émergents, mais cela profite aussi aux plus anciens. » D’un côté, les plus jeunes se voient adoubés, et de l’autre, les plus vieux se connectent avec la nouvelle génération, tout en imposant l’idée que l’un comme l’autre, font partie d’une même histoire.

Ping pong, versus et « decks & mics »
Si les festivals actuels rivalisent d’idées nouvelles, le phénomène, que l’on appelait autrefois « ping pong », remonte aux années 1990. À l’époque, bien que rare, il se pratique entre potes du même label, ou de la même ville. Quelques duos pionniers du genre se distinguent comme les Masters At Work à New York, ainsi qu’au Royaume-Uni avec le duo Sasha et John Digweed, dont les mixes légendaires prennent la forme d’un voyage, menée entre ambient, house, techno, progressive et trance. C’est pendant les années 2000 que le format se développe au sein de la scène minimale, autour de figures comme Ricardo Villalobos, Richie Hawtin ou le trio roumain RPR (Raresh, Petre Inspirescu et Rhadoo). Entre 2003 et 2008, leurs performances, proches du sound-system, deviennent des laboratoires sonores, à travers l’utilisation simultanée de trois à quatre platines, la superposition de couches rythmiques, la fragmentation des morceaux, des innovations en partie offertes grâce aux capacités de nouveaux logiciels comme Ableton, Scratch et Traktor.
Depuis ces expériences pionnières, les Back2Back prennent aujourd’hui de multiples formes. À deux ou trois derrière les platines, on peut représenter un label, une école musicale, une minorité (queer ou autre), une ville (à l’image du trio de Detroit Three Chairs), voire incarner une forme d’engagement ou de sororité (dans un monde encore très masculin). Certains imaginent aussi des Back2Back « decks & mics », mêlant platines, micros et prises de voix, à l’image du duo Kittin et MCR-T invités aux dernières Nuits Sonores ou au Palais des Congrès de Bruxelles. Enfin, dans la scène hardtechno, on a récemment imaginé un format appelé « Versus », où deux DJ, placés face à face, s’affrontent à coups de bangers comme s’ils étaient sur un ring, mais de manière plus pacifique.
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Mais le témoignage qui revient le plus souvent, c’est la manière dont le B2B pousse les artistes à explorer de nouveaux univers et à sortir du train-train des disques qu’ils ou elles jouent (trop) souvent. « Mixer en B2B est toujours source de surprises, rappelle Belaria. Tu vas diggerdes morceaux proches de ton partenaire, tu vas imaginer ce qu’il peut apprécier. C’est cool de mixer différentes couleurs musicales, tout en réussissant à construire quelque chose de cohérent, ensemble, sans aller jusqu’au clash. » « Ce qui m’intéresse dans le B2B, ajoute Miley Serious, c’est quand on explore ensemble quelque chose dont on n’a pas vraiment l’habitude, lorsque tu sors des morceaux que tu ne joues jamais. Et puis, quand tu as la chance de faire un all-night-long aux côtés de quelqu’un avec qui tu t’entends bien, c’est génial, c’est une pure euphorie. » Enfin, aussi étrange que cela puisse paraître, le B2B semble aussi un moyen pour les DJ d’échapper à l’un des aspects parmi les plus pesants, paradoxaux et méconnus du métier, la solitude. Être DJ, c’est voyager seul, c’est rentrer seul dans sa chambre d’hôtel, c’est vivre et travailler aux côtés de gens la plupart du temps inconnus. Et faire danser des centaines ou des milliers d’entre eux. Alors, autant travailler en bonne compagnie.












































































































































































































































































































































































































































































































































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