Black Lives in Music et le Musician’s Union se sont associés au projet REMEL (Race Equality in Music Event Licensing) pour proposer une enquête sur les discriminations raciales dans les procédures d’autorisation, de contrôle et de fermeture des événements musicaux à Londres.
Les restrictions et annulations disproportionnées ciblant les événements portés par les communautés noires et sud-asiatiques entraînent une perte estimée entre 127 et 141 millions de livres par an. Face à un tel préjudice financier, comment garantir l’égalité d’accès aux scènes londoniennes lorsque les rouages administratifs discriminent les artistes selon leur origine ou leur genre musical ?
L’héritage du form 696
Bien que proches de nous, les réglementations de nos voisins d’outre-mer ne sont pas les mêmes en termes de fête. Tout repose sur leur Licensing Act 2003, une législation qui régit la vente d’alcool, les divertissements et la restauration nocturne. Pour se voir obtenir une licence, il faut obligatoirement respecter et promouvoir les quatre objectifs de celle-ci : prévention de la criminalité et du désordre, sécurité publique, prévention des nuisances publiques, protection des enfants contre les risques de préjudice. Ce sont donc les municipalités locales qui ont le pouvoir d’accorder ou non ces licences. Même si en premier lieu cela avait été créé pour apporter de la flexibilité, ce cadre favorise aujourd’hui l’arbitraire et la surréglementation.
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En supplément de la licence, le formulaire 696 s’invite à la fête. Mis en place en 2005 par la Metropolitan Police de Londres, il se voit interdit en 2017 pour ses dérives racistes. En effet, ce formulaire visant initialement à prévenir les violences en club était demandé à tous les organisateurs de soirées. Il devait y renseigner les vrais noms de chaque artiste, noms de scène, adresses privées et numéros de téléphone. Dans sa première version, il se permettait même de demander explicitement l’origine ethnique du public attendu. Et par la suite de préciser le style musical en marginalisant voire interdisant des événements de grime, de R&B, de garage ou de rap.
Discrimination contemporaine
À la suite de l’annulation du form 696, la Metropolitan Police de Londres, accompagnée par le ministère de l’Intérieur, lance le Project Alpha en 2019. Son objectif principal est de lutter contre la violence des gangs et la criminalité juvénile en surveillant massivement les réseaux sociaux. Pour ce faire, il collabore avec des plateformes en ligne pour censurer l’expression artistique. Le rapport nous apprend qu’en 2023, 60,7 % des clips musicaux supprimés par ce projet mettaient en scène des artistes noirs. Le rap, la drill et les genres artistiques utilisés par les jeunes pour exprimer leur réalité sociale sont ciblés en priorité. L’exemple de Digga D est l’un des plus frappants. Rappeur visé par la censure grâce aux Criminal Behaviour Orders (CBO). Il a l’obligation légale de notifier la police 24 heures avant la sortie de tout morceau ou clip, en soumettant l’intégralité des paroles à l’examen des forces de l’ordre.
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Autres histoires marquantes citées dans le rapport, le Colour Factory. Club indépendant et inclusif situé à Hackney, il illustre parfaitement la pression disproportionnée que subit la vie nocturne londonienne de la part des autorités. Le 11 février 2023, Trei Daley, jeune homme de 26 ans, passe la soirée au Colour Factory. Ce n’est qu’après la fermeture de l’établissement qu’une dispute éclate dans la cour de Queen’s Yard. Le jeune homme y sera mortellement poignardé. Bien que l’altercation se soit produite entièrement à l’extérieur et après les heures d’exploitation du club, la police utilise immédiatement sa procédure d’urgence pour suspendre la licence de l’établissement. Malgré le fait que la police ait reconnu qu’aucune arme n’a pénétré dans la salle, elle a maintenu une ligne dure et accuse le club d’avoir des pratiques de fouilles “inconsistantes”. Entre les pertes financières et les frais juridiques, cette histoire coûtera au club indépendant 55 000 £.
Au-delà de ces histoires très visibles se trouve une asymétrie flagrante. Alors que des genres comme la pop, l’indie ou le rock ne font l’objet d’aucune surveillance particulière, les musiques afro-caribéennes et sud-asiatiques subissent une suspicion préventive. Le rapport vient même souligner que de nombreuses salles détenues par des exploitants blancs sont activement soutenues pour reprendre leurs activités après des incidents majeurs, tandis que les espaces accueillant un public minoritaire subissent des fermetures punitives immédiates.
Une nuit à bout de souffle
Aujourd’hui les promoteurs et artistes émergents se voient dans l’obligation de financer des dispositifs de sécurité disproportionnés (scans biométriques, arche de sécurité, maîtres-chiens…). Ce qui fait exploser les coûts de production des soirées, empêchant les créateurs indépendants d’être rentables. D’autres salles sont petit à petit effrayées par la perspective de perdre leur licence d’exploitation. Les poussant à pratiquer l’autocensure ou à recourir à des intermédiaires blancs pour négocier avec les autorités. Avec cela s’ajoute l’effacement progressif des espaces de fêtes. Conjuguées à la gentrification galopante, ces politiques repoussent les scènes minoritaires vers la périphérie de Londres, appauvrissant durablement la diversité et le dynamisme culturel du centre-ville.
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Mais le rapport ne fait pas que constater, il se permet de formuler plusieurs exigences. Réformer en profondeur le système de licence afin de garantir des procédures transparentes, équitables et fondées exclusivement sur des faits tangibles. L’obligation pour les autorités de tenir des registres précis et désagrégés sur la nature des événements ciblés afin d’assurer un suivi des inégalités. Et la mise en place de formations spécifiques contre les biais raciaux pour le personnel des forces de l’ordre et les agents de collectivités locales.
Pris entre une police remplie de stéréotypes envers les nouvelles formes d’expression musicales et des municipalités dirigées par des têtes vieillissantes, les artistes peinent à trouver leur place. Un rapport nécessaire pour porter un regard concret sur une pratique souvent dissimulée en une succession de petits gestes individuels. Le tout est disponible en libre accès ici.




























































