Festival international de référence des musiques électroniques, MUTEK revient pour sa 27ème édition du 25 au 30 août prochain à Montréal. Une occasion en or de découvrir également des artistes du cru talentueux et défricheurs, mais encore trop méconnus de ce côté-ci de l’Atlantique. Focus sur trois d’entre eux.
Par Laurent Catala
CUERPOS
Si en Europe nous avons Dame Area, Montréal détient elle aussi une pépite latino-techno nourrie à l’EBM et au post-punk avec le duo CUERPOS. Même sens de la catharsis, même affection pour les sonorités brutes, même si ce sont les racines sud-américaines de Nadia Duman (originaire de Guayaquil en Equateur) et Francis Dawson (d’origine chilienne par sa mère), et en particulier la cumbia, qui se font entendre dans leur musique. Il en sort également des effluves dub et reggaeton caribéennes, aux côtés des samples de guitare psychédélique et de synthétiseurs au grain analogique. Fondé à l’origine en 2018 à St-Johns, à la pointe extrême-est du Canada et de Terre-Neuve, CUERPOS est par nature un projet ouvert aux confrontations géographiques et musicales houleuses, comme leur tout nouveau disque, Sin Orden (« en désordre », en français, ndlr), publié chez Honeytrap, en témoigne.
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Des artistes aussi cruciaux qu’Andrew Weatherhall et son groupe The Sabres of Paradise, ou Valentina Magaletti (Holy Tongue, Moin) font partie des références affichées et expliquent en bonne partie la dimension mutante, à la fois incisive et expérimentale, de leur culture club maison, repoussée dans ses retranchements mémoriels. « Notre musique nous garde connectés à nos racines », expliquait ainsi Francis Dawson dans une récente interview au magazine NQ Online, « et c’est ce mélange de sonorités latines et électroniques, très inhabituel là d’où nous venons, qui nous a permis de façonner notre projet de manière distincte. » Pas étonnant qu’ils fassent tous deux si bien corps avec leur musique dans ces conditions, et que MUTEK, après une première invitation en 2024, leur donne un second coup de projecteur mérité.

Jump Source
Fold, le premier album de Jump Source, publié cette année sur naff recordings, a démontré toutes les ambitions du duo montréalais, avec son esthétique pop perméable à une efficacité dancefloor mêlant deep house, techno, surlignée d’effets d’écho dub, et se laissant aussi aller à des incursions folktronica ou rap plus inattendues (billy woods en guest sur le titre « Empty Bars » !). Pas si étonnant pour un projet déjà familier des collaborations et des remixes en tout genre (pour, entre autres, james K, Car Culture, Maara ou l’emblématique producteur du coin Tiga, qui a produit en grande partie son dernier album HOTLIFE dans leurs studios), mais dont on guettera surtout au MUTEK la très attendue configuration live, qu’on espère fidèle aux multiples bifurcations sonores empruntées par Patrick Holland et Francis Latreille — les deux compères de Jump Source —, ce dernier étant plus connu sous son moniker techno de Priori.
Si ce premier disque après une décennie de singles offre ainsi pas mal de nouveautés, tant sur la forme (l’utilisation de la voix et du chant sur un titre comme « Nice & Edgy » par exemple) que sur le fond (des morceaux parlant « du côté moins glamour de la vie nocturne », un album où « on atteint la folie de la fête avec « All You Do Is », puis où on atterrit de façon mélancolique, mais jamais désespérée »), la finalité de la prestation scénique apparaît en bout de ligne. « On ne veut pas avoir l’impression de composer deux fois la même musique », expliquait récemment Francis Latreille au journal Le Devoir. « Donc, on s’est simplement donné l’objectif de composer des chansons, puis avec la performance qu’on répète ces jours-ci de les ramener sur le plancher de danse. » Aficionados des dancefloors variés et des disques à personnalité variable, vous êtes prévenu·e·s.

Kara-Lis Coverdale
Dans le sillage d’une Sarah Davachi, Kara-Lis Coverdale fait partie de ces musiciennes participant à la remise au goût du jour d’un instrument aussi majestueux que sensible : l’orgue à tuyaux. S’il est difficile de la considérer aujourd’hui comme une artiste émergente, après une dizaine d’années d’activité et autant d’albums qui l’ont conduite à se produire en tête d’affiche et première partie d’artistes comme Big Thief et Caribou, au sein du Promises Ensemble avec Floating Points et Shabaka Hutchings notamment, et ces dernières années avec le grand Tim Hecker, la musicienne et productrice basée à Montréal, considérée par The Guardian comme « l’une des compositrices les plus captivantes d’Amérique du Nord », demeure encore l’un des secrets québécois les mieux gardés.
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La conséquence sans doute d’une musique qui s’écoute et se conçoit dans la discrétion, à l’image des drones célestes et flottants de son album From Where You Came de 2025 et de sa programmation dans le cadre de MUTEK 2026 à la Maison Symphonique de Montréal, où elle s’emparera du Grand-Orgue Pierre-Béique pour une session musicale qu’on espère aussi sensible qu’immersive (elle y convoquera aussi d’ailleurs synthèse et composition microtonale, cordes et piano, comme sur son dernier album Changes in Air). Car Kara-Lis Coverdale est aussi une artiste qui aime et sait sortir de sa zone de confort, en live notamment, elle qui a su transposer par le passé la musique classique et post-minimaliste dans l’ambiance nocturne des raves, à l’image d’un Fabrizio Rat. L’improvisation, tout comme l’énergie, la passion, le chaos ou le sens des harmonies profondes et troubles, font donc partie de son panel expressif. « Je pense souvent à la composition comme à une série de micro-improvisations qui sont arrangées d’une certaine manière », évoquait-elle ainsi en janvier dernier auprès du média powmag.net. « Une fois que tu en as amassé un certain nombre, il faut savoir prendre du recul pour voir ce que tu en fait. » En live aussi, ses considérations alchimiques attendent le spectateur au tournant.

Par Laurent Catala




























































